1. Le paradoxe : un mal immense commis par un homme « ordinaire »
Arendt est frappée par quelque chose qui lui paraît paradoxal.
Eichmann n'apparaît pas comme un monstre démoniaque, sadique ou animé d'une haine exceptionnelle. Elle découvre plutôt un fonctionnaire qui parle dans une langue administrative, qui se présente comme un homme obéissant aux ordres et qui semble incapable de mesurer réellement la portée morale de ce qu'il a contribué à accomplir.
C'est ce décalage qui conduit Arendt à parler de « banalité du mal ».
Cela ne signifie absolument pas :
« Le mal est banal, donc il n'est pas très grave. »
C'est presque l'inverse : des crimes absolument monstrueux peuvent être accomplis par des individus qui, psychologiquement, ne sont pas eux-mêmes des monstres.
2. La banalité n'est donc pas celle du crime
Il faut distinguer deux choses :
- le crime d'Eichmann est extraordinaire par son ampleur et sa gravité ;
- la personne qui le commet peut présenter une certaine banalité.
Le mot « banalité » concerne donc avant tout la manière dont le mal peut apparaître chez celui qui le commet.
Arendt écrit à propos d'Eichmann qu'elle ne trouvait pas en lui une profondeur démoniaque correspondant à l'énormité de ses actes. Ce qui la frappe est plutôt son absence de profondeur.
C'est ce qu'elle appelle parfois son « absence de pensée » (thoughtlessness).
3. L'« absence de pensée » est capitale
C'est probablement le point philosophique le plus profond du concept.
Pour Arendt, penser ne signifie pas simplement être intelligent, posséder des connaissances ou être capable de raisonner techniquement.
On peut être extrêmement compétent dans son métier et pourtant être incapable de penser moralement ce que l'on fait.
Eichmann est précisément, pour Arendt, un exemple de cette dissociation.
Il est capable de :
- organiser des transports ;
- remplir des fonctions administratives ;
- appliquer des procédures ;
- respecter une hiérarchie ;
- résoudre des problèmes logistiques.
Mais il ne semble pas capable de s'arrêter pour se demander :
« Qu'est-ce que je suis réellement en train de faire à des êtres humains ? »
C'est ici que la philosophie d'Arendt devient particulièrement inquiétante.
4. Le problème de l'obéissance
Eichmann se présente comme quelqu'un qui obéissait aux ordres.
Arendt refuse cependant de considérer cette obéissance comme une explication suffisante.
Un ordre administratif n'abolit pas la responsabilité morale de celui qui l'exécute.
Le problème est donc celui de la transformation de l'individu en rouage d'un système :
État → administration → hiérarchie → fonctionnaire → procédure → victime
Plus la chaîne est longue, plus chacun peut avoir l'impression que la responsabilité appartient toujours à quelqu'un d'autre.
« Je n'ai fait qu'exécuter les ordres » devient alors une manière de ne plus se considérer comme un sujet moral.
5. Eichmann n'est pas simplement un « bureaucrate »
Il faut cependant éviter une interprétation trop simpliste.
Arendt ne dit pas :
« La bureaucratie produit nécessairement le mal. »
Elle montre plutôt comment un système bureaucratique peut permettre une fragmentation de la responsabilité.
Celui qui organise les trains ne voit pas nécessairement les personnes qui seront assassinées.
Celui qui signe un document ne voit pas nécessairement le résultat concret de sa décision.
Celui qui transmet un ordre peut considérer que la responsabilité appartient au supérieur.
Le mal devient alors administrativement normalisé.
C'est précisément ce qui rend le phénomène si terrifiant.
6. Le rapport avec Kant
Il y a également un aspect philosophique très intéressant.
Eichmann prétendait avoir suivi une conception du devoir. Il invoquait notamment Kant et l'idée de l'obéissance à la loi.
Mais Arendt montre que cette référence est profondément pervertie.
Chez Kant, l'autonomie morale signifie précisément que la personne est capable de se donner à elle-même une loi morale rationnelle.
Chez Eichmann, au contraire, le « devoir » devient :
« Je dois faire ce que l'autorité politique m'ordonne de faire. »
C'est donc une hétéronomie présentée sous les apparences du devoir.
Arendt montre ainsi quelque chose de très important :
La moralité ne consiste pas simplement à respecter des règles. Il faut encore être capable de juger si ces règles sont elles-mêmes moralement acceptables.
7. Le rôle du jugement
Cela conduit à une autre notion fondamentale chez Arendt : le jugement.
L'être humain doit être capable de se placer mentalement dans la situation d'autrui et de considérer :
« Si je fais cela, qu'est-ce que cela signifie pour les autres hommes ? »
Le jugement suppose donc une certaine capacité à penser depuis le point de vue d'autrui.
Eichmann, dans l'analyse d'Arendt, semble précisément incapable de cette démarche.
Il reste enfermé dans son propre langage administratif et dans les catégories de son système.
8. Pourquoi le concept est philosophiquement très puissant
La « banalité du mal » déplace donc profondément la question.
On pourrait croire que le mal est produit par :
des hommes mauvais → qui veulent faire le mal → et commettent des crimes.
Arendt montre qu'il peut aussi fonctionner autrement :
un système totalitaire → des normes criminelles → une administration → des individus qui cessent de juger → des actes monstrueux.
Le danger ne vient donc pas seulement de l'homme animé d'une volonté sadique.
Il peut également venir de l'homme qui renonce à penser et à juger par lui-même.
9. Mais attention : Arendt ne disculpe absolument pas Eichmann
C'est un point essentiel.
La « banalité du mal » n'est pas une théorie de l'innocence d'Eichmann.
Arendt considère Eichmann comme pleinement responsable de ses actes et approuve son exécution.
Son problème est précisément de comprendre comment un individu responsable peut participer à un mal radical sans posséder lui-même les caractéristiques psychologiques que nous associons spontanément au « monstre ».
C'est ce qui donne à son analyse sa force.
10. « Banalité du mal » et « mal radical »
Il faut enfin distinguer deux notions.
Chez Arendt, notamment dans Les Origines du totalitarisme (1951), apparaît la notion de mal radical.
Dans Eichmann à Jérusalem, elle parle de banalité du mal.
Ce ne sont pas simplement deux synonymes.
On pourrait schématiquement dire :
| Mal radical | Banalité du mal |
|---|---|
| Dimension du phénomène totalitaire | Dimension du comportement de l'auteur |
| Destruction des conditions mêmes de l'humanité | Incapacité à penser moralement ses actes |
| Système politique totalitaire | Individu fonctionnant comme rouage |
| Extrême gravité du mal | Absence de profondeur démoniaque chez l'auteur |
Il existe donc une tension très féconde chez Arendt : le mal peut être radical dans ses conséquences et banal dans la manière dont certains individus le commettent.
En une formule
La thèse d'Arendt pourrait être résumée ainsi :
Le mal le plus monstrueux n'exige pas nécessairement des hommes monstrueux ; il peut être accompli par des hommes ordinaires lorsqu'ils cessent de penser, de juger et d'assumer personnellement la responsabilité de leurs actes.
Et c'est précisément pour cela que la notion demeure si inquiétante : le danger ne consiste pas seulement à rencontrer des « monstres », mais à voir des personnes ordinaires renoncer à leur faculté de jugement.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire